Avec le temps, elle avait appris à haïr les gens. Non par plaisir mais par obligation. Elle se demandait si l'on naissait méchant. A force, on l'avait poussée à l'être. Sur son bureau s'entassaient des bouts de papier de couleur, bariolés d'insultes. Pute. Connasse. Salaud. Enfoiré. (Elle avait déjà vu un spécimen de chaque espèce.) Des montagnes de pensées enfermées sur ces feuilles mortes. Personne n'irait lui voler. Elle les cachait loin des regards indiscrets, désireux de savoir si elle était vraie. Elle était simplement fausse. Une poupée que l'on dégonfle après 19h30 et qui lavait ses jeans en oubliant de retirer ses sourires pleins les poches. Emiétiés, collant au tissu propre, sentant la lessive, écoeurant d'hypocrisie. Peu à peu elle en était arrivée à oublier son nom. On ne l'appelait plus. On disait simplement elle ou tu. Son patron, ses collègues, sa famille aussi, ses amis, ou le trop peu qu'elle avait. Sa mère la confondait avec sa soeur de trois ans son aînée, s'émerveillait "Claire ma chériiiiie, tu es plus belle qu'hier". Comme ce n'était pas dans son habitude d'usurper l'identité d'autrui, elle ne répondait pas, ni ne bronchait. Sa mère avait sans doute oublié qu'elle avait deux filles, bien que l'une soit brune et l'autre rousse, décédée l'an passé dans un accident d'avion.
Elle avait rendez-vous à 16h01au café de la gare. La pluie pique-niquait depuis cinq minutes sur le rebord de la fenêtre. Elle regardait les gouttes d'eau embrasser la poussière des vitres. Son bracelet noir caoutchouteux trop grand pour elle, dansait sur son poignet mince. Elle portait un casque muet et tendait l'oreille pour intercepter la détresse de sa voisine larguée une semaine plutôt par son imbécile de mari. L'été comattait dans son diabolo menthe. Signe de reconnaissance pour son mystérieux visiteur. Un diabolo menthe, un casque sur les oreilles et un homme poussant la porte d'entrée à 16h01 précises. Ils avaient synchronisé leur montre la veille. Elle avait vérifié avant de partir que ses aiguilles n'avaient pas rendu l'âme. Il restait une minute et son coeur ne palpitait pas. Elle attendait sereine son inconnu du chat. Car elle avait "rencontré" R. le mois dernier sur un site de rencontre miteux. Elle était du genre à faire tout le contraire de ce que l'on lui avait inculqué. Parler aux inconnus, ouvrir aux colporteurs, rencontrer IRL des hommes racolés sur internet au moyen d'un pseudo à faire tomber les pigeons du ciel -petite poissonne polissonne-. Elle voyait là une aubaine pour allonger son carnet d'adresse bien qu'au plus profond d'elle-même, elle soit quelqu'un de franchement solitaire et indomptée. Mais la contradiction lui seyait si bien. R. n'allait pas tarder. Il ne connaissait pas le prénom de la jeune fille qui avait tenu à garder toute la magie de l'anonymat. Pour toute description, elle lui avait précisé qu'elle était en âge (et non en nage comme le voudrait la tradition des "poissonnes polissonnes") d'avoir des échanges autres que verbaux avec les hommes de son genre. Elle non plus ne savait rien de lui si ce n'était qu'il s'appelait R., un prénom parmi tant d'autre qu'elle haïssait. Car elle aimait sortir avec des hommes dont elle trouvait le prénom hideux.